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Dans tous les
domaines scientifiques, l´après-guerre voit se produire un développement
d´une ampleur encore inégalée. En astronomie ce développement sera l´œuvre
de Danjon qui, de son poste de directeur de l´Observatoire, l´inspire, le
coordonne et en assure l´efficacité, préparant les voies de
l´avenir.
André Danjon est né à Caen le 6 avril 1890. Élève de l´Ecole normale
supérieure en 1910, il est agrégé de physique en 1914 et mobilisé peu
après, dans l´infanterie. Blessé en Champagne dès le début de la guerre,
il perd un œil, mais reprend du service et fait campagne en Italie dans le
Service de repérage par le son.
Passionné d´astronomie, il se fait nommer aide-astronome, en 1919, à
l´Observatoire de Strasbourg redevenu français. Il va donner aussitôt la
mesure de ses talents d´organisateur en établissant rapidement un projet
de reconstruction et d´équipement de cet observatoire; or des crédits
généraux d´investissement scientifique viennent d´être ouverts, et le
projet relatif à l´Observatoire de Strasbourg, qui constitue la première
demande que reçoit le ministère, est adopté. Peu après, en 1923, Danjon
établit en cinq semaines un " avant-projet d´organisation d´un
observatoire d´astronomie physique " qui va être à l´origine de la
création de l´Observatoire de Haute-Provence.
Directeur de l´Observatoire de Strasbourg en 1930, il est élu doyen de
la Faculté des sciences en 1935. L´Université de Strasbourg se replie à
Clermont-Ferrand en 1940, il en devient recteur, organise la protection
des étudiants et professeurs alsaciens, est arrêté par les Allemands en
1942 et est bientôt révoqué.
Nommé directeur de l´Observatoire de Paris en 1945, il est reconnu
comme le chef de l´astronomie française. Il donne à celle-ci une impulsion
qui s´étend à l´activité et à l´équipement de tous les observatoires de
province. Pour longtemps les principaux chercheurs de ces établissements
seront ses anciens élèves
Ses travaux scientifiques sont innombrables. Il a réintroduit l´emploi
des prismes biréfringents, et il les a appliqués ou fait appliquer à des
sujets aussi divers que la photométrie, l´enregistrement des positions
d´étoiles, la mesure des étoiles doubles. Il a codifié les méthodes
d´étude des sites astronomiques (en vue des nouvelles implantations), et
il a introduit une méthode élégante pour la détermination des orbites des
étoiles doubles. Ses ouvrages, Lunettes et Télescopes (en
collaboration avec A. Couder) et Astronomie générale, plusieurs
fois réimprimés, font autorité dans le monde aujourd'hui encore.
Danjon, travailleur infatigable,
effectuait encore des observations à l´âge de soixante-dix ans. Frappé en
1963 d´une attaque le laissant partiellement paralysé, il réapprend à
parler et à lire; il rédige alors l´histoire de l´Observatoire de
Haute-Provence, fondé en 1936 après treize années d´études au cours
desquelles ses travaux et ses conclusions avaient été déterminants. Une
complication pulmonaire lui est fatale le 27 avril 1967.
L´expansion scientifique
Mentionnons pour mémoire les principales réalisations de Danjon hors
Paris : implantation de la radioastronomie à Meudon et,
conjointement avec l´Ecole normale supérieure, création de la Station de
radioastronomie de Nançay (Cher), aujourd'hui partie intégrante de
l´Observatoire; développement de l´astronomie solaire à Meudon, où est
construite une tour solaire; naissance - dès 1957 et le premier lancement
réussi d´un satellite artificiel - de la recherche spatiale française qui
s´est, depuis, implantée avec le succès que l´on sait. À Paris vont être
créés deux instruments astronomiques de première importance : la
caméra électronique et l´astrolabe moderne.
Le principe de la caméra électronique consiste à transformer la
lumière reçue, c´est-à-dire les photons, en électrons, puis à accélérer
ceux-ci et, enfin, à les focaliser sur une couche sensible, ce qui forme
une image semblable à une image photographique et remarquablement fine; on
tire ainsi parti d´émissions de faible luminosité. Lorsqu´il était encore
à Strasbourg, Danjon avait proposé ce sujet d´étude aux astronomes de
l´Observatoire, et notamment à André Lallemand.
La caméra électronique, fruit de longues expériences de Lallemand
(nommé entre-temps à Paris, en 1943) et de son collaborateur Maurice
Duchesne, a été définitivement mise au point à leur laboratoire de
physique astronomique de l´Observatoire en 1955 (on notera que les essais
avaient été effectués au petit équatorial coudé, installé à titre
expérimental par Lœwy en 1882, et qui avait surtout servi, avant et après
la première guerre, à des études de photométrie hétérochrome -dans le
vert, le rouge et le bleu- menées notamment par Nordmann; il sera
démantelé vers le milieu des années 70, au moment de l´ouverture au public
de la partie sud du parc de l´Observatoire). Elle fait maintenant
partie(*) de l´équipement de nombreux grands télescopes, dont elle accroît
le pouvoir de pénétration dans le ciel en reculant la magnitude limite
accessible de plusieurs unités.
Le même laboratoire a réalisé des photomultiplicateurs de haute
sensibilité : les électrons émis à partir des photons reçus,
accélérés dans un champ électrique, entrent en contact avec une couche
métallique qui les multiplie. Le processus est répété jusqu´à vingt fois,
et l´énergie électrique recueillie à la sortie peut atteindre un milliard
de fois l´énergie lumineuse incidente. Ces appareils ont été construits en
série, sur place, pour les besoins des observatoires français ou étrangers
travaillant dans le domaine de la photométrie.
L´astrolabe de Danjon dérive
d´un instrument de ce nom mentionné plus haut : il lui apporte
deux perfectionnements essentiels, réalisés simultanément par
l´introduction d´un prisme biréfringent mobile : substitution
d´un enregistrement continu à une mesure de temps isolée, et surtout
élimination de l´effet d´obliquité des faisceaux lumineux, inhérent au
dispositif primitif. Le prototype, construit par les services techniques
de l´Observatoire en 1951, a déjà la qualité requise pour que ses
observations d´heure et de latitude soient utilisées par les organismes
internationaux (BIH et Service international du mouvement du pôle). Danjon fait alors réaliser son astrolabe en
série : quarante-cinq instruments seront construits en quelques
années (ce qui est un record absolu pour un instrument d´observatoire)
dont une vingtaine demeurent opérationnels aujourd'hui.
Les études faites à Paris ont permis d´étendre les applications de
l´astrolabe à une grande partie des besoins de l´astrométrie, l´instrument
prenant ainsi le relais des lunettes des passages et des instruments
méridiens (eux-mêmes ayant succédé aux quarts-de-cercle et aux secteurs),
dans la tradition des travaux de caractère astrométrique menés depuis
trois siècles.
L´astrolabe, ainsi que les données sur le temps et la position du Pôle
recueillies au BIH qu´il dirige, amènent Danjon à faire aborder de
nouveaux travaux sur la rotation de la Terre et les échelles de temps;
poursuivis après sa mort, ces travaux figurent parmi ceux qui ont conduit
à une redéfinition des notions fondamentales relatives au temps.
Les moyens de l´expansion
Il fallait à l´Observatoire du personnel, des locaux, et d´abord des
crédits; sur ce dernier point Danjon, usant de sa notoriété et de son
expérience, sut exploiter au mieux les circonstances qui, à l´époque,
étaient favorables.
Avant la dernière guerre, l´ensemble Paris-Meudon ne comprenait guère
qu´une cinquantaine de personnes. Vingt-cinq ans plus tard, sous
l´impulsion de Danjon et grâce aux conditions extérieures favorisant
l´expansion scientifique, il y en avait quatre cents.
Il y avait fort peu de techniciens autrefois : les astronomes
effectuaient le plus souvent l´entretien et la réparation des instruments
eux-mêmes ou avec l´aide d´un mécanicien; ils sont aujourd'hui une fois et
demie plus nombreux que les scientifiques. Autrefois on utilisait des
agents techniques temporaires (il y en a cinq en 1920), et les
scientifiques étaient plus ou moins longtemps bénévoles avant d´entrer
dans les cadres; aujourd'hui demeurent seulement quelques jeunes
chercheurs " hors statuts ", qui sont candidats à des postes scientifiques
(cadre des observatoires ou du CNRS), et perçoivent des bourses à titre
précaire. Enfin, du personnel administratif a été, progressivement
recruté; il représente maintenant le dixième de l´effectif.
Il peut être intéressant de mentionner l´évolution des salaires. de
1878 à 1978, le facteur moyen (tenant compte de la multiplication
par 100 de l´unité monétaire) est de 3 000 : 3 700 pour les
aides-astronomes, 2500 pour les astronomes titulaires, ce qui traduit le
resserrement de l´échelle des salaires et est à comparer à l´augmentation
réelle du coût de la vie, qui est de l´ordre de 2500.
On notera enfin que l´Observatoire, qui n´est rattaché à aucune
université, au contraire des autres observatoires français (il a été
successivement royal, "de la République", impérial, royal, impérial,
national), a été investi de la personnalité civile et de l´autonomie
financière en 1953, grâce à la persévérance des efforts de Danjon.
À Paris les locaux de travail, dispersés dans le bâtiment Perrault,
sont devenus très insuffisants. Danjon obtient l´autorisation de faire
construire des ateliers et un laboratoire de physique astronomique dans la
cour nord, vers la rue Cassini. Mais ce ne sont là que des
palliatifs : les nouvelles équipes de recherche vont s´entasser
dans le bâtiment principal, mal adapté à la distribution en bureaux et où
le moindre recoin est récupéré, ainsi que dans les pièces annexes des
bâtiments d´observation. C´est dans ces conditions que Danjon entreprend
les démarches qui aboutiront, mais seulement après sa mort, à
l´acquisition des terrains de l´avenue Denfert-Rochereau et au
remplacement de constructions vétustes par deux bâtiments modernes. Ce
sont ces locaux qui accueilleront en particulier le service des calculs et
de mécanique céleste du Bureau des longitudes, laboratoire de recherche en
mécanique céleste, créé par Danjon et Kovalevsky en 1961 pour développer
les modèles dynamiques utiles à la conquête spatiale, qui deviendra en
1998 un institut de l´observatoire de Paris.
Danjon est donc à l´origine du
retour, pour le domaine de l´Observatoire, à une surface sensiblement
équivalente à celle dont il bénéficiait un siècle plus tôt. Il a également
fait établir, pour les terrains environnant l´Observatoire, un règlement
de servitudes relatif à la hauteur des édifices et à l´éclairage, afin de
conserver au site ses possibilités astronomiques. Ainsi peuvent être
poursuivies les observations des étoiles brillantes et des objets du
système solaire en une série ininterrompue depuis la fondation de
l´Observatoire par Louis XIV.
Crédit : S. Débarbat, S. Grillot, J. Lévy
(*) : ce texte a été écrit avant l´apparition des caméras CCD
qui ont, bien sûr, rendu les caméras électroniques
obsolètes.
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