Première mise en évidence de la matière noire de l'Univers par
astigmatisme cosmique
Depuis longtemps les astronomes soupçonnent que 90% de la masse de l'Univers
est constituée de matière sombre, n'émettant pas de lumière, et dont la
nature reste mystérieuse. Les grands relevés astronomiques habituels ne
permettent que de cartographier la partie visible de l'univers, les
galaxies, qui ne constituent donc que la fraction émergée de la
distribution de matière à grande échelle.
Une équipe française a annoncé la première détection directe de matière
noire par effet d'astigmatisme gravitationnel cosmique. En effet,les
hétérogénéités de la répartition de matière à grande échelle
perturbent, à la manière de vastes lentilles, les trajectoires des rayons lumineux.
Les objets lointains comme les galaxies nous apparaîssent alors
légèrement déformés, trahissant les concentrations de matière qui peuvent se
trouver à proximité des lignes de visée. C'est ce phénomène, l'astigmatisme
cosmique, qui a été mis évidence pour la première fois sur des clichés très
profonds de galaxies.
Pour y parvenir, les chercheurs ont analysé des
images astronomiques obtenues avec le Télescope Canada-France-Hawaii
(CFHT) puis avec le Very Large Telescope (VLT) de l"European Southern
Observatory au cours
des deux dernières années et mesuré les formes moyennes d'environ
250,000 galaxies lointaines réparties sur 2.5 degrés carrés
soit environ 17 fois la
taille de la pleine lune). Ils ont constaté que celles-ci sont alongées de
manière cohérente sur de grandes échelles angulaires. La précision avec
laquelle cette petite déformation résiduelle (de l'ordre du pourcent) a été
mise en évidence ne permet qu'une explication: il s'agit bien de l'effet
d'astigmatisme gravitationnel par la matière noire, prédit et recherché
depuis une dizaine d'année. Ce résultat a été aussitôt partiellement
confirmé par trois autres équipes, l'une anglaise
et les deux autres américaines, qui
retrouvent sur des données indépendantes un des points de
mesure de l'équipe francaise.
L'équipe à l'origine de cette mesure regroupe L. van Waerbeke
(IAP et Canadian Institute for Theoretical Astrophysique, Toronto, Canada), Y.
Mellier, R. Maoli, E. Bertin, B. Fort, E. Dantel-Fort (Institut
d'Astrophysique de Paris et Observatoire de Paris/DEMIRM),
F. Bernardeau (Service de
Physique Théorique, CEA, Saclay), J.-C. Cuillandre (Canada-France-Hawaii
Telescope, USA), T. Erben et P. Schneider (Max Planck Institute fur
Astrophysik, Garching, Germany), H. Mc Cracken et O. Le Fèvre (Laboratoire
d'Astronomie Spatiale, Marseille) et B. Jain (Johns Hopkins University, Baltimore,
USA)
Illustration des effets d'astigmatisme cosmique. La figure 1 est une
simulation numérique qui montre la distribution de la
matière noire dans
un grand volume de notre Univers. La taille de la boite est d'environ
1 milliard d'années-lumiere. Plus la zone est brillante, plus la
densité de matière noire est grande. La matière noire se concentre
selon une immense toile qui relie des regions très denses ou se forment les amas
de galaxies. Sur la partie en arrière plan du cube nous avons disposé
trois petites images bleues qui représentent trois galaxies très
lointaines.
Les traits jaunes illustrent les trajectoires que parcourt la lumière
de ces trois galaxies en traversant cet immense volume. En l'absence de
matière, ces traits seraient des lignes droites; la présence
de matière
noire dans l'Univers perturbe la trajectoire de la lumière, qui suit alors
un parcours compliqué, et déforme l'image de l'objet. La plupart du
temps la lumière traverse l'Univers sans rencontrer d'amas de galaxies, qui
peuvent fortement déformer les images. A proximité de l'observateur,
representée par l'avant plan de la boite, la déformation est donc en
général
faible et l'observer est très difficile. L'équipe francaise est cependant
parvenue à mesurer cette déformation.
Pour illustrer ce que verrait sur le ciel un observateur, il suffit de faire
face à la partie en avant-plan de la boite et d'imaginer que nous faisons face au
ciel nocturne. C'est ce que montre la figure 2. En bleu, sont
superposées des
images de galaxies lointaines dont la lumière a traversé l'Univers.
C'est la partie visible de l'image pour l'observateur. En rouge et blanc sont
representés
les longs filaments de matière noire. Cette partie est donc invisible, meme avec
les plus grands télescopes. On voit que les images des galaxies ont une
orientation privilégiée, parallèle
à l'orientation des filaments de la matière
noire. Ce phénomène est produit par l'effet de lentille
gravitationnelle.
Ainsi, en mesurant la forme et l'orientation des galaxies lointaintes on
peut parvenir a ``voir'' la matière noire. C'est l'objectif ultime de
l'équipe francaise et aussi un des programmes prioritaires de la grande
camera MegaCam qui sera installée au CFHT en 2002.
(Simulation numérique faite et aimablement communiquée par S. Colombi,
Institut d'Astrophysique de Paris).
Le survey de l'équipe francaise comprend 5 champs observés au CFHT (régions
roses) et 45 champs au VLT, à l'intérieur des trois rectangles rouges.
Reference: "Cosmic Shear and Clusters of Galaxies", Mellier Y.,
van Waerbeke L., Erben T., Schneider P., Bernardeau F., Jain B., Bertin E.,
Maoli R., Fort B., Dantel-Fort M., Cuillandre J-C., Mc Cracken H., LeFevre O.
astro-ph/0010008.